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La révolution de l’objectivation : vers une cosmétique de précision

  • il y a 11 minutes
  • 7 min de lecture

L’industrie vit une transformation profonde et tend vers une cosmétique plus prédictive et factuelle. Face à des consommateurs exigeants et des enjeux règlementaires stricts, de nouvelles méthodes d’évaluation soutenues par l'intelligence artificielle permettent de démontrer l'efficacité des formules, avec une précision toujours accrue pour valider scientifiquement chaque allégation.

 

Par

Ulysse Lardy

 

La beauté vit une mutation rapide : l’intelligence artificielle s’impose désormais comme moteur transversal, orchestrant et analysant la myriade de données, et faisant émerger de nouvelles méthodes d´objectivation scientifique au‑delà des seules textures.

À l’horizon 2026, cette évaluation devient globale, combinant le sensoriel, l’émotionnel, l'instrumental et le biologique, afin que toutes les revendications soient prouvées scientifiquement.

 

De l’évaluation sensorielle à la lecture émotionnelle

Très répandue dans l’industrie des biens de consommation, l’évaluation sensorielle consiste à mesurer les perceptions d’une formule à travers les sens humains de panélistes entraînés. Texture, senteur, apparence ou sensation après application sont traduits en attributs objectivables : frais, glissant, soyeux, notes parfumées ou encore effet nacré. Les tests consommateurs, quant à eux, utilisent des panélistes non entraînés pour évaluer si le produit leur plaît. L’enjeu pour les marques est de décoder le « ressenti » sensoriel ou hédonique afin de le transformer en données exploitables de façon statistique et prédictive.

Avec l’essor des neurocosmétiques et d’une approche plus holistique de la beauté, les études sensorielles évoluent désormais vers une lecture émotionnelle de l’expérience produit. Elles cherchent à mesurer les émotions générées à l’application : plaisir, tristesse, peur, dégoût, surprise et colère. Ces nouveaux attributs se jaugent de manière comportementale, physiologique ou cognitive, à l’aide d'outils biométriques. Wang et al., chez L’Oréal R&I, ont par exemple exploité l’électroencéphalographie (EEG) pour évaluer les émotions ressenties lors de la pose de masques sur le visage. À partir de leurs travaux sur l’imagerie cérébrale utilisant la résonance magnétique et l’intelligence artificielle, les chercheurs de Shiseido ont identifié les marqueurs émotionnels du stress et ouvert la voie à des produits inédits : une brume corps « anti-odeur de stress » en 2025 et plus récemment une brume solaire déstressante.

Toutes ces mesures biométriques sont réalisées par des acteurs spécialisés comme Eurofins, SGS Proderm ou Intertek. Leur principal intérêt réside dans leur capacité à réduire les biais cognitifs et les barrières linguistiques des panels pour accroître la robustesse des données obtenues. Mais la première contrainte au développement des neurocosmétiques est d'ordre règlementaire : un cosmétique doit conserver son statut de produit de beauté ou d'hygiène. Il ne peut donc absolument pas revendiquer d'effets « neurologiques » au sens thérapeutique. Il est impossible pour une crème de jour de promettre « augmenter le bien-être » ou « diminuer le stress » après application. Actuellement, chaque laboratoire utilise ses propres méthodes biométriques de manière isolée. L'harmonisation des protocoles de tests autour de standards comme l’ISO pour les solaires pourrait être une solution afin d’encadrer ces pratiques. Les autorités de vigilance devront également veiller aux discours des marques afin de prévenir les dérives publicitaires et le « neuro-washing ».

Parallèlement, l’intelligence artificielle transforme progressivement l’exploitation des informations recueillies. Des travaux récents, comme ceux menés par He et al. sur le machine learning, montrent qu’il est possible de corréler les données sensorielles relevées avec les propriétés physico-chimiques des formules. En amont, des algorithmes prédictifs peuvent désormais simuler le profil sensoriel d'une émulsion avant même sa fabrication, pour justifier la réalisation de l’essai ou non. À terme, ils pourraient même délivrer le profil émotionnel d’un produit, avant même sa fabrication.

 

Une redéfinition de l’objectivation instrumentale

L’évaluation instrumentale connaît également une profonde évolution. Historiquement centrée sur l’analyse physico-chimique des formules ou du « jus » (viscosimètre, pH-mètre…), elle s’étend à des mesures beaucoup plus fines du comportement du produit. Cela est rendu possible grâce à des outils de biométrologie : texturomètre (adhésivité d’un fard à joues), rhéomètre (étalement d’un fond de teint), glossimètre (brillance d’un gloss), entre autres. La tribologie permet d’analyser plus finement les phénomènes de lubrification et de friction, comme une crème corps ou un shampoing. Le groupe Shiseido a développé deux capteurs de haute précision : un pour la force de contact et un pour les frottements et la friction du cosmétique sur la peau. Toujours dans ce registre, la société Microphotonics (avec son modèle Tribotouch) a intégré des applicateurs biomimétiques à ses machines pour simuler l’application du doigt sur la peau. En maquillage, la goniophotométrie (à l’instar du modèle Samba de Bossanova) permet de distinguer l’origine de la brillance d’un gloss ou d’un rouge à lèvres. Enfin, en parfumerie, les nez électroniques contrôlés par l’intelligence artificielle détectent et classifient les molécules odorantes de manière objective et continue.

L’analyse des systèmes dispersés progresse également rapidement. La diffusion dynamique de la lumière mesure la taille des gouttelettes d’une émulsion ou la dispersion des filtres solaires pour anticiper incompatibilités ou instabilités avec précision. L’imagerie hyperspectrale, quant à elle, ouvre de nouvelles perspectives pour évaluer la répartition des pigments des formules teintées. De plus, les études de stabilité et de compatibilité sont traditionnellement réalisées à l’échelle macroscopique dans des étuves et complétées par des techniques de vieillissement accéléré (centrifugeuse, sun test). Elles permettent de recueillir des données organoleptiques, physico-chimiques et microbiologiques sur le produit dans le temps. Quelques mois sont parfois nécessaires avant de déceler une instabilité, ce qui conduit à reformuler et perturbe le développement. Grâce à la microfluidique, des firmes comme Fluigent ou Microtrac amènent cette évaluation de la stabilité du produit à un niveau microscopique. Au lieu de réaliser une émulsion blanche classique au bécher, on injecte des gouttelettes d’eau et d’huile de même taille sur une puce (organ-on-a-chip). Un ensemble de caméras, capteurs de pression, sondes laser et microélectrodes coordonnées par l’intelligence artificielle permettent ainsi de détecter immédiatement tout type d’instabilité.

Du côté des études de sécurité, les tests microbiologiques évoluent vers davantage d’automatisation. Le sous-traitant coréen Kolmar a récemment mis au point une méthode de challenge test alternative utilisant l’intelligence artificielle et la robotique. L’entreprise affirme que les résultats sont obtenus de manière fiable 2,5 fois plus vite que dans un laboratoire classique. Toujours en Corée, les chercheurs d’AmorePacific ont développé un premier protocole de test d’irritation cutanée basé sur un algorithme de lecture automatisé.

 

De l’ex vivo de pointe…

Depuis l'interdiction des tests in vivo sur animaux et un assouplissement règlementaire sur les versions alternatives dans certains pays (comme aux États-Unis), la recherche sur les tests ex vivo s’est accélérée. 2026 marque l'avènement de modèles cutanés « augmentés » issus de la bio-impression, d’explants vivants ou encore d’organoïdes.

La bio-impression est une méthode de fabrication où l'on dépose des « bio-encres » (mélange de cellules vivantes et de biomatériaux) couche par couche selon un modèle numérique. Elle intègre désormais la vascularisation (pénétration des actifs dans les différentes strates chez L’Oréal), mais aussi la pigmentation (efficacité de soins solaires et antitaches par LabSkin Creations). Des modèles prédictifs et des algorithmes d'apprentissage permettent de simuler et de piloter l'organisation de ces structures multicouches en temps réel. Enfin, le microbiome cutané fait partie intégrante des approches ex vivo nouvelle génération. Genoskin utilise en effet des explants de peau humaine vivante cultivés sur une matrice nutritive pour étayer les tests de produits aux allégations « microbiome-friendly ».

Les organoïdes sont des systèmes plus complexes où des cellules souches pluripotentes sont cultivées et se multiplient. Ils intègrent, par exemple, de la matrice extracellulaire et ses composants structurels (comme des GAG), voire des annexes telles que les poils. Le traitement automatisé des données et la modélisation computationnelle aident à mieux comprendre des biomécanismes spécifiques, comme le vieillissement de la peau ou le blanchiment des cheveux. Ces avancées permettront de développer des soins anti-âge et des colorations capillaires bioactives de haute précision.

À l’IFSCC 2025, CTI Biotech a même présenté un système innervé qui sera utilisé pour comprendre les réactions sensorielles ou l’efficacité de produits pour les peaux sensibles.

 

…à l’in vivo en temps réel

Parallèlement, la recherche clinique bénéficie d’outils de mesure de plus en plus sophistiqués, non invasifs et ultra-rapides. L’une des percées majeures de 2026 est l’utilisation de la microscopie à force atomique (AFM) à haute vitesse. Elle permet d’analyser la nanotexture des cornéocytes (cellules de la couche cornée) en obtenant une image en cinq secondes. Cette technique pourrait offrir de nouveaux moyens d’objectiver l’effet lissant ou hydratant d’un soin à l’échelle nanométrique. Les algorithmes de vision par ordinateur basés sur l'intelligence artificielle prennent ici tout leur sens pour traiter instantanément ces volumes massifs d'images à haute résolution, et automatisant la détection des micro-changements de relief cutané.

Mais l’évolution la plus marquante réside probablement dans la sortie progressive de l’évaluation clinique hors des centres d’étude traditionnels. Elle se développe de plus en plus dans la vie de tous les jours. Outre les capteurs des smartphones, les volontaires sont équipés de patchs connectés qui mesurent l’hydratation cutanée, le cortisol ou l’exposition aux UV en temps réel pendant plusieurs semaines. L’intelligence artificielle y est de nouveau indispensable pour centraliser et corréler ces flux continus de mégadonnées (big data). Cette approche permet d’enrichir les études cliniques avec des données comportementales et environnementales beaucoup plus représentatives de l’usage des produits. L’évaluation cosmétique ne se limite donc plus à une photographie ponctuelle réalisée en laboratoire : elle tend vers un monitoring continu de l’interaction entre la formule, la peau et le mode de vie du consommateur.

 

Vers une cosmétique sur mesure connectée au réel

La cosmétique ne se limite donc plus à des allégations parfois extravagantes ou infondées, étayées par des tests souvent peu compris par le grand public. Sous l’effet combiné des exigences règlementaires, de l’accès croissant à l’information scientifique et des progrès technologiques, l’industrie se redéfinit autour de méthodes d’objectivation holistiques. Le consommateur n’est plus considéré simplement selon son type de peau (normale, grasse, phototype…). Ces nouvelles méthodes prennent en compte le produit et la réalité de l'utilisateur, tant au niveau physique qu’au niveau de ses comportements et de ses facultés cognitives. En croisant les résultats issus des modèles ex vivo avancés (bioimpression, organoïdes), des mesures émotionnelles (EEG) et biométrologiques (tribologie, goniophotométrie) ainsi que de tests cliniques in vivo toujours plus poussés, de nouveaux paramètres subjectifs, physico-chimiques et biologiques viennent directement enrichir le profil du produit. Indirectement, les modèles ex vivo en particulier renforcent la connaissance de la peau et de ses mécanismes pour affiner le développement des cosmétiques. Dans cette symphonie de données ultra-complexes, l’intelligence artificielle s'impose comme le véritable chef d'orchestre. La convergence des neurosciences avec la formulation, l’ingénierie tissulaire, biophysique et robotique permet donc déjà l’avènement de catégories jamais vues et de nouvelles allégations.

Dans cette dynamique, ces méthodes pourraient tout à fait être transposées dans le domaine du packaging (impact émotionnel d’un flacon de parfum). Plus largement, cette évolution rapproche progressivement la cosmétique de disciplines comme la dermatologie, la neurologie ou la dermopharmacologie. Une convergence qui redéfinit non seulement l'évaluation des produits, mais aussi la manière même de concevoir l’innovation dans la beauté.

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