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Parfumerie : l’éthanol sur le banc des accusés

  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Composé fondamental de la majorité des jus, l’alcool éthylique cristallise aujourd’hui les principaux défis environnementaux et de santé publique. Alors que plane le risque d’une classification CMR et que ses impacts écologiques sont scrutés, la filière betterave se décarbone et de nouvelles voies d’approvisionnement vertes émergent, parallèlement à l’exploration de solvants alternatifs.


Accompagné d’eau distillée, l’alcool éthylique à 96° – pouvant représenter jusqu’à 94 % de la formule des eaux de cologne – est utilisé pour diluer les concentrés de parfums. En s’évaporant rapidement à température ambiante, ce solvant hautement volatil diffuse les molécules odorantes dans l’air, tout en garantissant la conservation des formules grâce à son pouvoir antibactérien. Composé d'origine végétale et biotechnologique par définition, il est majoritairement issu de la fermentation de la betterave sucrière, mais aussi de blé, de maïs ou encore de canne à sucre. Mais sa production intensive à l’échelle mondiale exerce une pression critique sur les terres cultivables et génère une empreinte carbone considérable. Un impact qu’il convient toutefois de nuancer pour la parfumerie qui ne capte qu’une infime part de cette production agricole et ne pèse que 0,5 à 1,5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la filière française, selon un rapport gouvernemental de 2022.

 

Une priorité d’action

Les résultats des analyses de cycle de vie (ACV) menées par les géants de la parfumerie sont sans appel : l’ultra-majorité des rejets de CO2 de l’industrie provient du Scope 3, c’est-à-dire des émissions indirectes issues des matières premières – via la culture, la récolte, l’extraction et la transformation initiale –. Cela inclut des volumes massifs d’alcool nécessaires pour diluer les concentrés de parfum, mais aussi pour extraire les molécules olfactives. En conséquence, les agriculteurs et fournisseurs jouent un rôle crucial dans la décarbonation du secteur.

En avril dernier, lors de l’événement « Join Forces for Climate », qui a réuni près de 500 partenaires autour de la réduction des répercussions de la supply chain, DSM-Firmenich a fait le point : 93 % de son impact carbone est attribué à la chaîne de valeur, dont 70 % provient des « biens et services achetés » (catégorie 1 du Scope 3), et donc, des ingrédients. Un diagnostic partagé par IFF pour l’année 2025 ; la multinationale américaine s’engage d’ailleurs à réduire ses émissions indirectes de 30 % d’ici 2030 en misant sur l’implication de ses fournisseurs. Enfin, la tendance se confirme chez Givaudan, où la chaîne de valeur représente 97 % de son empreinte globale, portée en grande majorité par ce même poste des biens et services.

 

Les betteraviers à l’avant-poste

Face à ces données vertigineuses, la branche cherche à accélérer l’écoconception en améliorant notamment les filières existantes. En Europe, le bassin betteravier domine largement la production d’alcool de haute pureté destiné aux applications de spécialité – incluant les parfums et cosmétiques. Selon FranceAgriMer, la France occupe une position de leader sur ce marché, s’appuyant sur deux acteurs majeurs : le groupe Tereos et la coopérative Cristal Union, qui collabore entre autres avec les griffes de luxe de LVMH et L’Oréal. Fin 2022, pionnière d’une offre européenne de sucre et d’alcool agroécologique et bas carbone, Cristal Union lançait Amplify. Ce programme fédère 9 000 agriculteurs adhérents, les clients de sa filiale Cristaco, ainsi que ses sucreries et distilleries autour d’une ambition commune : réduire au maximum les rejets de GES du Scope 3. En plus de soutenir financièrement les agriculteurs engagés dans des pratiques toujours plus durables, Amplify garantit des seuils d’émissions de GES divisés par deux en moyenne par rapport aux références européennes : entre 490 et 750 kg CO2eq/tonne alcool, très en deçà des 970 à 1000 kg CO2eq/tonne alcool. Cette année, elles ont atteint leur niveau le plus bas. Enfin, après avoir rendu autonomes en eau toutes les sucreries du groupe – une première en Europe –, la coopérative entend désormais appliquer le même principe à l’ensemble de ses distilleries d’ici 2030.

 

En boucle

En parallèle de l’amélioration continue des circuits d'approvisionnement établis, le secteur recherche activement des alternatives circulaires pour produire de l’éthanol biosourcé de nouvelle génération et décarboner la branche.

À Baule, dans le Loiret, ce sont les résidus de culture de légumineuses qui sont au cœur des processus de revalorisation. Au sein du premier site industriel d’Intact (Cf. Expression Cosmétique N°99) inauguré fin mai, leurs différents constituants sont séparés grâce à un procédé breveté. Les fractions riches en amidon sont ensuite transformées en alcool extra-neutre à faible empreinte carbone via fermentation et distillation. Ainsi fabriqué, il permettrait de réduire de plus de 80 % les émissions de GES par rapport à l’éthanol conventionnel, tout en étant exempt de résidus de pesticides ou de métaux lourds. En utilisant Pulse® dans son nouvel opus de L’Homme Idéal Cologne Forte, Guerlain (LVMH) devient la première maison au monde à intégrer un alcool de légumineuses dans une création emblématique.

Fruit de trois années de R&D, Uveol® est, pour sa part, le premier alcool neutre surfin de raisin exclusivement dédié à la parfumerie. Issu de la valorisation de sous-produits vinicoles français, il est né d’une collaboration étroite entre La Fabrique Végétale et le Groupe UDM (Union des Distilleries de la Méditerranée). L’expert de la distillation des co-produits de la vigne a déjà fourni 500 000 litres d’Uveol® à une grande maison internationale. Reposant sur des ressources déjà existantes, il ne mobilise aucune terre arable et affiche une réduction de plus de 30 % des émissions de GES comparé aux standards.

Enfin, la circularité est poussée à son paroxysme par le surcyclage des rejets industriels de CO2 par LanzaTech, qui le capte depuis différentes sources et le purifie avant de le convertir en alcool éthylique de haute pureté via fermentation. En s’associant avec la biotech américaine en 2021, Coty est devenu la première entreprise à introduire de l’alcool obtenu par le captage de carbone dans un jus de parfumerie fine. Lancé en 2023, Where My Heart Beats de Gucci est la toute première fragrance distribuée à l’international contenant exclusivement de l’éthanol issu de carbone recyclé. Depuis, la firme a intégré CarbonSmart dans les quatorze créations de sa collection Infiniment Coty Paris.

 

Classification CMR : la menace plane

En juillet 2020, la Grèce a proposé la classification de l'éthanol en substance reprotoxique de catégorie 2 (Repr. 2), nocive pour les bébés nourris au lait maternel (Lact., H362) et présentant un risque présumé d'effets graves pour les organes à la suite d'expositions répétées ou prolongées (STOT RE 2, H373). Pour le moment, sur le volet des désinfectants, le Comité des produits biocides (BPC) de l'Echa a rendu un avis favorable concernant son utilisation en tant que substance active pour les biocides. Cependant, le reste du dossier n’a pas encore été examiné et de nouvelles données dermatologiques sont attendues d’ici la fin de l’année. Tout l’enjeu réside donc dans la preuve de sa faible biodisponibilité cutanée. Si, à la suite d’une première étape de consultation publique, l’Echa valide sa classification en substance suspectée d'être toxique pour la reproduction humaine (reprotoxique / CMR), et que la Commission européenne rend une décision finale favorable, l’éthanol pourrait être restreint ou interdit sous conditions par le Règlement cosmétique (CE) n°1223/2009. Or, il faudra le remplacer, impactant subséquemment l’expérience olfactive. Entre volatilité et notes de tête explosives, fraîcheur, neutralité et sillage large et linéaire, aucun solvant ne se substitue parfaitement à l’alcool. Bien qu’ils affichent une meilleure tenue et qu’ils soient particulièrement adaptés aux peaux sensibles, les formats huileux – en roll-on ou concrète rappelant les gestuelles ancestrales – offrent une projection beaucoup plus discrète et limitée.

À la frontière entre soin et parfum, les compositions à base d’eau gagnent du terrain, comme l’illustre Dior avec J'adore Parfum d'eau. Non irritantes et plus respectueuses de l’environnement ; elles peuvent être enrichies en actifs mais présentent des limites non négligeables : le caractère hydrophobe des molécules odorantes, un sillage moins évolutif et plus linéaire, des coûts plus élevés, une contamination bactérienne favorisée, ainsi qu’un développement ardu.

Dès 2009, Mane lançait la microémulsion Aquafine. De son côté, le procédé breveté WPE® (Water Plant Emulsion), conçu par WPE Solutions (Biofortis), a été adopté par Hermès dans les brumes parfumées de la collection Les Jardins, ainsi que par la maison Sabé Masson, inventrice du « Parfum de Soin », mais aussi par Maison Sybarite ou encore Argentum. Plus tard, Takasago dévoilait Aquascent. Vingt ans après le lancement de sa technologie historique, le Japonais passe à la chimie verte avec Hydro-Tec. En instance de brevet et intégré par Clean Beauty Collective dans la gamme Clean Reserve H2Eau, ce système de microémulsion s’appuie sur des ressources entièrement renouvelables et offre des bénéfices d’hydratation et une rémanence optimisée.

Depuis, d’autres technologies de parfum sans alcool ont émergé, à l’instar d’AromaHydro, la toute nouvelle solution de formulation révélée par CPL Aromas en mars dernier. Associée à Ecoboost – les concentrés de parfums de la maison de composition –, elle permet de concevoir des jus aqueux séchant rapidement sans effet collant. Parallèlement, Guerlain a lancé Aqua Allegoria Perle, une collection de parfums d’eau hautement concentrés où la fragrance est encapsulée dans des « perles de parfums ». Ces dernières sont en réalité des microbilles d’alginates mises au point par le Suisse Microcaps.

 

Face aux enjeux environnementaux et à la menace d’une classification CMR, deux grandes voies technologiques se dessinent. La première consiste à remplacer l’éthanol par une version biosourcée ou circulaire, la deuxième, à s’en affranchir totalement grâce à des formules aqueuses innovantes, telles que les microémulsions, les dispersions végétales ou la microencapsulation.

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